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Laïcité, démocratie et réforme territoriale

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  • Le 07/02/2015

La réforme territoriale ne peut se résumer à une simple réorganisation territoriale destinée à actualiser un découpage en départements qui ont vu le jour il y a plus de deux siècles et de régions nées il ya 30 ans. Elle se laisserait guider alors aux seuls impératifs économiques de l’économie de marché et laisserait la voie ouverte à toutes les dérives inflationnistes où chaque strate, de l’Etat centralisateur aux diverses instances nouvellement créées, développerait un jeu stérile où chacun revendiquerait d’étendre ses moyens sans rien lâcher de ses prérogatives. La cohérence de la réforme territoriale ne peut que s’appuyer sur une volonté politique commune autour de valeurs républicaines et démocratiques partagées : c’est à cette seule condition qu’elle garantira sa réussite.

Les événements dramatiques qui ont frappé notre pays les 7, 8 et 9 janvier de cette année ont replacé, à travers notamment la question du blasphème, la laïcité au centre du débat politique. Chacun a pressenti que, dans cette question, se jouait une part importante de l’avenir de nos démocraties dans leur double dimension nationale,- concernant la cohésion du pays -, et internationale, - les interdépendances mondiales entre les nations et les continents ne permettant plus de limiter la réponse dans le cadre de ses seules frontières -.

La laïcité pourrait-elle fournir à nos démocraties du XXIe siècle un fondement au même titre que les lois de 1905 ont pu aider à la construction de nos républiques modernes ? Dans cette hypothèse, la réforme territoriale peut-elle constituer un cadre privilégié pour leur mise en place ? Oui pourrait-on être tenté de répondre « oui », à condition de savoir redéfinir ce qu’est une véritable laïcité démocratique.

Qu’est-ce que la laïcité ?

Notre république va fêter le 9 décembre de cette année les 110 années de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat qui, pour beaucoup, représente la naissance de la laïcité républicaine. Nous ne pouvons cependant aujourd’hui nous replier sur cette date pour définir les termes d’une laïcité adaptée à l’évolution de nos sociétés. L’historien et sociologue Jean BAUBEROT rappelle que « la laïcité a toujours été plurielle » et qu’il est toujours dangereux de s’en proclamer propriétaire sous peine d’en faire une nouvelle religion. Beaucoup d’analystes voient se superposer depuis quelques années en France deux laïcités : une première, originelle pourrait-on dire, impose la laïcité à l’Etat. La seconde impose la laïcité aux individus, comme l’a fait la loi de 2004 en interdisant le port de signes religieux ostensibles dans l’espace public. Pour BAUBEROT nous serions passés d’une laïcité de gauche, fondement du lien démocratique, à une seconde récupérée par la droite, voire l’extrême droite, qui en fait un fondement identitaire et communautariste destiné à protéger « les racines chrétiennes » de la France évoquées par le Président SARKOZY dans son discours de Latran contre l’islam. Le sociologue Eric FASSIN ne craint pas de parler « d’instrumentalisation raciste et xénophobe » de la laïcité.

Nous choisirons de prendre comme point de départ vers une définition de ce que pourrait être la laïcité en ce début du XXIe siècle une phrase du philosophe, Henri PENA-RUIZ, auteur d’un récent « Dictionnaire amoureux de la laïcité » « la laïcité n’est pas de l’ordre d’une option spirituelle particulière, mais constitue une condition de possibilité fondamentale de vie publique » ?

Cette distinction première est, en effet, fondamentale. La « laïcité » ne peut jamais se transformer en religion assénée comme un dogme : elle n’engendrerait alors que de nouvelles guerres de religion menaçant l’harmonie d’une nation et porteuse des germes de nouveaux expansionnismes impérialistes. Les guerres d’Irak ou de Lybie nous ont récemment montré les limites et les dangers d’interventions militaires menées au nom des « droits de l’homme ». Non seulement elles prétendent couvrir pudiquement des intentions d’intérêt purement économiques, mais surtout elles entrainent les pays victimes de régimes totalitaires, souvent consolidés dans un premier temps par les mêmes puissances qui interviennent ensuite pour les supprimer, dans des guerres fratricides sauvages et sans fin sinon en ouvrant la voie à d’autres forces aussi totalitaires et extrêmes.

La laïcité vient du terme grec « laos » : il désigne l’unité d’une nation considérée comme un tout indivisible. « Le laïc est l’homme du peuple qu’aucune prérogative ne distingue ni n’élève au-dessus des autres » (Henri PENA-RUIZ). L’unité du « laos » répond donc à un principe d’égalité, mais également à un principe de liberté : le « laos » n’impose pas une religion, il ne privilégie pas une pratique spirituelle car ce serait signe de discrimination. En revanche, et à cette condition, il reconnait et protège pour chacun la liberté de ses croyances et de ses choix spirituels dans la mesure où ils n’ont pas de prétention de dogmatisme et de prosélytisme. Jean JAURES allait jusqu’à dire aux députés lors des débats sur la loi de 1905 : « liberté à vous tous les croyants, d’esprit à esprit, d’intelligence à intelligence, de conscience à conscience, de propager votre croyance et votre foi ». Ce qui l’inquiétait n’était pas la foi mais la main mise des églises et des dogmes lorsqu’ils manifestent leur volonté de s’emparer des esprits sans libre débat.

Dans le « laos » il n’y a pas de main mise d’un groupe particulier revendiquant des droits spéciaux ou des statuts auto-octroyés de directeurs de consciences individuelles ou publiques. C’est la condition intangible de l’espace de la communauté politique. Les romains le nommeront « res publica », que l’on peut traduire par notre actuel « bien commun » et qui, bien sûr, est à l’origine de notre terme République. La laïcité assure, dans son principe, la liberté de croire ou de ne pas croire et protège de toute imposition de valeur et de manière d’être.

Laïcité et démocratie

Nous avions accueilli Abdenour BIDAR en avril 2013 pour une de nos soirées Controverses. Le philosophe avait introduit son propos par une constatation simple : la laïcité est devenue une « incantation abstraite à laquelle on se réfère sans jamais s’en expliquer ». Il est donc urgent, avait-il poursuivi,  de redonner sens à ce terme en le résumant dans une proposition simple : « la laïcité, c’est un bien commun vivant ». La laïcité, c’est ce qui « facilite le vivre ensemble suivant les principes des droits de l’homme, liberté, égalité, fraternité ». Il a repris aussitôt les mots de François HOLLANDE aux membres de l’Observatoire national de la laïcité qu’il a créé le 8 avril 2013 : la laïcité est « la garantie de la liberté individuelle » ajoutant aussitôt « … et de la cohésion sociale ». Les deux termes doivent, en effet, être tenus ensemble car mettre l’accent uniquement sur la cohésion sociale peut amener des attitudes de prosélytisme et de chasse aux sorcières face aux religions considérées comme telles. A l’inverse, insister uniquement sur les libertés entraine la dérive libérale à laquelle nous assistons : la société s’atomise par excès d’individualité et de communautarisme. La laïcité est une manière de « faire société » face à ces risques d’atomisations ou de cloisonnements communautaires.

Le terme « démocratie » contient celui de « démos » qui signifie le « peuple » au sens d’une communauté politique. « Démos » et « laos » renvoient donc à la même idée : « celle de la souveraineté du peuple sur lui-même dès lors qu’il ne se soumet à aucune puissance autre que celle dont il est la source » (Henri PENA-RUIZ), à savoir lui-même. Une des dérives de nos démocraties sous leur forme républicaine est de transformer l’Etat en toute puissance au détriment de ses citoyens. Jean Paul SARTRE n’a cessé de dénoncer cette dérive étatique. Toute démocratie est prise par la nécessité de s’organiser si elle veut vivre dans le temps. L’Etat en est la forme instituée avec ses administrateurs et ses élus. Très rapidement ces derniers peuvent oublier leur fonction au service des citoyens pour accaparer le pouvoir pour eux-mêmes et engendrer ainsi une mort progressive de toutes les instances démocratiques préoccupées de leur seul maintien. Les citoyens ne servent alors qu’à perpétuer cette machine étatique et l’Etat fonctionne comme une religion totalitaire.

C’est là que se situe l’enjeu principal de la réforme territoriale : fournir un contre-pouvoir face à celui du pouvoir central devenu une puissance qui broie ses citoyens et écrase toute singularité des collectifs locaux. Les nouveaux territoires ne pourront accomplir cette fonction que s’ils sont portés par les valeurs « laïques » telles que nous les avons définies plus haut qui sont celles de la démocratie. Sinon, ils ne feront qu’ajouter de nouvelles couches étatiques dispendieuses et inhumaines. On ne peut qu’être saisi de cette crainte lorsque l’on nous annonce que la fusion du Languedoc-Roussillon et de Midi-Pyrénées entrainerait un passage de 158 élus à 184 : nous ne pouvons que dénoncer cette augmentation que rien ne justifie.

Laïcité et religions

Les tensions causées par la seule question du travail le dimanche montrent bien que, malgré la séparation officielle des Eglises et de l’Etat, il est malaisé de faire la part de l’héritage culturel judéo-chrétien de notre pays de celle de la nécessaire laïcisation des pratiques. Pousser cette laïcité à ses extrêmes conduirait à remettre en cause, notamment, les régimes de concordat en Alsace-Moselle, ainsi que les multiples jours fériés dont l’appartenance religieuse reste problématique : ascension du Christ, assomption de la Vierge, descente du Saint Esprit …

Les temps ont changé depuis 1905 : les tensions autour des religions ne concernent plus la seule religion catholique même si les « manif pour tous » récentes ont montré que les querelles restaient fortes et que les extrémismes restaient vivaces. Elles se cristallisent autour des rapports difficiles à l’Islam, de l’augmentation du nombre de ses fidèles en France et des actions terroristes et meurtrières commises au nom d’Allah poussées par des extrémistes religieux. Ces tensions se jouent sur un terrain national mais aussi international. Elles mettent en jeu des rapports de force actuels mais aussi passés renvoyant aux blessures non cicatrisées de notre histoire coloniale.

Abdenour BIDAR nous proposait, lors de notre soirée, un renversement de la question : arrêtons de considérer les tensions actuelles autour de la question religieuse comme d’inquiétantes montées menaçant notre ordre social, voyons-y au contraire des chances pour nos sociétés car elles posent les questions fondamentales de l’homme. Est-ce que nos démocraties sont capables de tenir un tel pari ?

L’école premier lieu d’apprentissage

La question de la laïcité amène inévitablement la question de l’école. Elle est malheureusement le plus souvent posée comme celle d’une matière à enseigner à laquelle, ajoute-t-on, il faudrait mieux former les enseignants. A ce titre là beaucoup excluent la maternelle de cet apprentissage voire même les premières années du primaire. On peut considérer que l’on nage en plein contre-sens. La laïcité, nous l’avons vu, est intimement liée à la démocratie : on peut donc considérer qu’elle est d’abord une initiation et un apprentissage à un « vivre ensemble ». A quoi servirait l’enseignement de la laïcité (comme de la démocratie) dans une institution scolaire qui fonctionnerait de façon centralisatrice et verticale, c'est-à-dire de complètement anti-démocratique ? A quoi servirait cet enseignement s’il est fait par des maîtres qui n’ont aucun mot à dire sur leur programme et sur la gestion de leur établissement scolaire devant des élèves tout autant privés de possibilité d’initiative et de responsabilisation du quotidien de leur vie scolaire ? A quoi servirait-il, enfin, dans une école qui serait complètement coupée de son environnement social et des acteurs de la société qui n’ont pas le label « éducation nationale » ?

L’apprentissage de la laïcité doit se faire très tôt, dès les premiers pas à l’école, si l’on veut qu’il soit vraiment inscrit dans la maturation psychique et sociale des enfants. Il passe par une organisation réellement démocratique de la vie scolaire où enseignants, parents et élèves possèdent un véritable droit à une parole prise en compte et un accès à une gestion concrète de leur établissement par le biais de dynamiques associatives. Il serait intéressant de renouer avec ce qu’avaient mis en place, il y a déjà plusieurs décennies, Augustin FREINET ou les initiateurs de la pédagogie institutionnelle.

Les nouveaux pôles métropolitains peuvent être les moteurs de ces nouvelles dynamiques pédagogiques et scolaires : nous mesurons bien, en effet, que le ministère de l’Education Nationale, peut et doit fournir les orientations et directives centrales, mais seules les communautés locales peuvent en fournir les modèles singuliers de mise en pratique. A chaque fois, ils varient suivant les cultures, les sociologies et les acteurs locaux.

 

Joseph MORNET, février 2015